2500 ans d’Histoire, de la Perse à l’Iran

2500 ans d’Histoire

De la Perse à l’Iran

L’Iran, autrefois connu sous le nom de Perse, a donné naissance il y a 2500 ans au premier empire à vocation universelle.

Depuis lors, les plateaux iraniens, admirablement situés entre le monde méditerranéen, les Indes et l’Extrême-Orient, ont abrité des civilisations du plus extrême raffinement, qui ont fécondé le monde entier et n’ont rien à envier à l’Orient ni à l’Occident.

À la différence de leurs voisins, les Iraniens ne souffrent d’aucune frustration à l’égard de l’Occident. Ils n’ont de «revanche» à prendre sur personne, sinon sur les trublions cupides qui ont tenté depuis la Seconde Guerre mondiale de s’approprier leurs réserves pétrolières…

Une forteresse naturelle

L’Iran se caractérise par l’altitude. C’est une forteresse naturelle qui domine à plus de 600 mètres de haut les plaines de la Mésopotamie, de l’Indus et de la mer Caspienne.

Les plateaux iraniens, très arides, sont bordés au nord par la magnifique chaîne enneigée de l’Elbourz et à l’ouest par les montagnes du Zagros. Les habitants se concentrent sur les versants de ces montagnes, en bordure du désert.

Vaste comme trois fois la France (1,6 million de km2), l’Iran compte un peu plus d’habitants qu’elle (70 millions).

Comment  peut-on être Persan ?

L’Iran tire son nom des Aryens, autrement dit des peuples de langues indo-européennes qui occupèrent au IIe millénaire avant JC le nord de l’Inde, l’Europe et lesdits plateaux iraniens.

Les Perses sont l’un de ces peuples iraniens. Ils occupent une région méridionale (autrefois Pârsa ou Perside, aujourd’hui Fars). Ils se sont fait connaître des Grecs et par voie de conséquence des Occidentaux à la faveur des conquêtes de Cyrus. D’où le nom de Perse longtemps donné à l’ensemble du pays. En 1935, le shah a imposé à la communauté internationale de ne plus l’employer et de lui préférer Iran.

La langue des Perses, le persan (farsi dans la langue elle-même), est la langue officielle de l’Iran.

Diversité linguistique…

Aujourd’hui comme au temps de Cyrus, le pays témoigne d’une très grande diversité de populations et de langues.

Les Persans, héritiers des anciens Perses, constituent la moitié de la population. Ils parlent le persan.

Le persan est compris et parlé par les quatre cinquièmes des Iraniens. Il cohabite avec des langues apparentées, de caractère indo-européen, comme le kurde, le balouchte ou le lori.

Mais le pays compte aussi une importante minorité turcophone (les Azéris et les habitants du littoral de la mer Caspienne) ainsi qu’une minorité arabe, au sud-ouest, dans le Khouzistan, autour d’Abadan.

Le persan n’est pas seulement la langue officielle de l’Iran mais aussi de l’Afghanistan et du Tadjikistan. Les habitants de ces différents pays peuvent lire sans trop de problème des textes littéraires vieux de près d’un millénaire aux dires du géographe Bernard Hourcade (Iran, nouvelles identités d’une république, éditions Belin, 2002).

N’oublions pas aussi qu’à l’apogée de l’Iran, notamment sous les Ghaznévides (XIe siècle) et les Séfévides (1501-1736), le persan a servi de langue véhiculaire des Indes aux Balkans !

… et religieuse

En matière religieuse comme en matière linguistique, l’Iran a jusqu’à ces dernières décennies témoigné d’une grande diversité. Mais depuis les persécutions consécutives à la Révolution islamiste, il ne subsiste plus que quelques dizaines de milliers de non-musulmans.

Dans l’Antiquité domine le mazdéisme (de Mazda, Dieu, dans la langue perse), aussi appelé zoroastrisme parce que fondé par le prophète Zarathoustra (ou Zoroastre) au VIIe siècle avant JC.

Cette religion est l’un des premiers monothéismes et, pour la première fois dans l’Histoire humaine, promet à tous les hommes l’immortalité de l’âme sous réserve du jugement dernier. À ce titre, elle va inspirer la religion hébraïque, le christianisme et, par leur intermédiaire, l’islam.

Paradis persan

Le mot paradis vient d’un mot persan qui signifie jardin du seigneur car l’art des jardins a toujours été très prisé dans ce pays à dominante aride.

Les jardins persans tels que nous les montrent les miniatures, avec fontaines, fleurs, oiseaux et jeunes gens énamourés, représentent assurément le comble de la félicité. Aujourd’hui encore, les anciennes villes impériales d’Iran séduisent les visiteurs par le charme de leurs jardins et de leurs fontaines.

Le mazdéisme prospère sous les Achéménides (les héritiers de Cyrus). Il devient religion d’État sous les Sassanides, de 224 (victoire des Sassanides sur les Parthes) à 651 (défaite des Sassanides face aux Arabes).

Il va survivre jusqu’à l’approche de l’An Mil avant de s’effacer presque complètement face à la poussée de l’islam. Le mazdéisme est encore pratiqué par quelques milliers d’Iraniens, les Guèbres. Il est aussi pratiqué à Bombay, en Inde, par la communauté parsie, issue, comme son nom l’indique, d’émigrés iraniens !

Le judaïsme est présent en Iran dès l’époque des Achéménides, Cyrus le Grand lui-même ayant accueilli des Hébreux après leur exil de Babylone !

Le christianisme arrive en Iran dès les premiers siècles de notre ère. Pour damer le pion à leurs ennemis byzantins, les souverains iraniens favorisent la confession nestorienne, concurrente de l’orthodoxie grecque. Aujourd’hui, victime de persécutions, le christianisme n’est plus guère représenté en Iran.

L’islam, qui est arrivé en Iran avec la conquête arabe, en 651, a dû composer avec les religions déjà sur place.

Au XVIIe siècle, l’Iran safavide accueille de nombreux Arméniens chrétiens chassés de l’empire ottoman. Leurs descendants sont encore quelques dizaines de milliers.

Plus récemment, au XIXe siècle, est sortie de l’islam iranien une nouvelle religion révélée, le bahaïsme. La Révolution islamique l’a presque complètement chassée d’Iran (elle compterait encore 300.000 fidèles dans le pays).

L’islam, religion dominante, est très tôt sujet à des frictions. C’est que les Iraniens, forts d’un sentiment de supériorité sur les Arabes, encaissent assez mal la langue et la religion des envahisseurs. Ils finissent par rejeter la première et n’acceptent la seconde que sous sa forme factieuse, le chiisme duodécimain.

Entre autres avantages, le chiisme encourage la dissimulation comme moyen d’éviter les persécutions, ce qui permet aux Iraniens de conserver secrètement des traditions anciennes, mazdéennes ou autres.

Le chiisme devient religion d’État sous la dynastie nationale des Séfévides, au XVIe siècle. Aujourd’hui, il est officiellement pratiqué par 90% des 70 millions d’Iraniens. Mais il est aussi pratiqué par la majorité des Irakiens et par plus de 40 millions de Pakistanais ! C’est aussi la principale confession religieuse du Liban. Les chiites constituent enfin des minorités notables en Arabie séoudite, en Afghanistan, en Turquie et chez les musulmans de l’Union indienne. Toutes ces communautés sont peu ou prou sensibles aux messages venus d’Iran.

Continuité historique

Depuis qu’un roi perse, Cyrus le Grand, a rassemblé tous les peuples des plateaux iraniens sous son autorité, et les a entraînés à la conquête de l’Orient, de la mer Égée à l’Indus, l’Iran n’a plus cessé de rayonner sur le monde environnant.

- Les Achéménides (539 à 330 avant JC)

L’empire achéménide tire son nom du clan royal des Haxamanisiya. Fondé par Cyrus et porté à son apogée par Darius, il laisse une impression rare d’équilibre, d’humanité et de tolérance.

Cyrus et ses successeurs se montrent respectueux des libertés locales, des divinités et des traditions de leurs sujets (ainsi Cyrus libère-t-il les juifs de Babylone). Ils prennent le titre de «Roi des Rois», signifiant par là qu’ils admettent d’autres souverains dans leur empire.

Ils encouragent les échanges par le biais d’une Route royale qui relie la capitale, Suse, à Sardes, en Lydie. Ils favorisent aussi la diffusion de la monnaie, tout juste inventée en Lydie.

Grâce aux Achéménides émerge au final une grande civilisation dont témoignent les ruines de Persépolis, cité de prestige réservée aux cérémonies et réceptions d’ambassadeurs (la véritable capitale se situe d’abord à Suse, capitale de la Médie, avant d’être déplacée à Ecbatane).

- De l’hellénisme aux Parthes (330 avant JC à 224)

La conquête de l’empire achéménide par Alexandre le Grand débouche sur le mariage inattendu des cultures grecque et perse, mariage concrétisé au sens propre par les noces de Suse, qui voient des milliers d’officiers macédoniens s’unir à autant de princesses perses.

Alexandre, mort trop jeune en 323 avant JC, ne peut mener son projet à son terme. L’union des deux cultures se solde par le fractionnement de l’Orient entre différents royaumes mi-grecs mi-orientaux, autrement dit hellénistiques.

La plus grande partie de l’Iran ainsi que de la Mésopotamie tombent sous la coupe de Séleucos, l’un des meilleurs officiers d’Alexandre, et de ses descendants, les Séleucides. Mais l’unité culturelle du monde hellénistique ne dure pas. Tandis que Rome s’empare des royaumes du littoral méditerranéen, les peuples d’Iran tombent sous le joug des Parthes.

Originaires de l’actuel Khorassan, au sud-est de la mer Caspienne, ces rudes guerriers conduits par le roi Arsace 1er grignotent le royaume séleucide. Celui-ci, qui doit par ailleurs faire face à l’offensive romaine sur l’Euphrate, finit par disparaître au milieu du IIe siècle avant JC.

Les Arsacides vont diriger l’Iran pendant près de quatre siècles sans cesser de mener la vie dure aux Romains, sur la frontière de l’Euphrate.

- La Perse fait son retour avec les Sassanides (224 à 651)

Le 28 avril de l’an 224, à Hormizdaghan, dans la Susiane, Ardashir (ou Ardachir), roi du Fars (ou Perside), livre bataille à Artaban IV, dernier souverain de la dynastie des Arsacides. Il le vainc et le tue de sa main.

Le vainqueur, un pur Persan, est le petit-fils d’un prêtre de Persépolis du nom de Sassan. Deux ans plus tard, il se fait couronner «Roi des rois» (Châhânchâh) sous le nom d’Ardashir 1er et établit sa capitale à Ctésiphon, en Mésopotamie.

Les historiens le connaissent sous le nom d’Artaxerxès. Il rejette la culture hellénistique importée par Alexandre le Grand, restaure les traditions de la Perse achéménide et refait l’unité du pays autour de la religion mazdéiste. Ses descendants de la dynastie sassanide vont pendant quatre siècles combattre avec acharnement leurs rivaux de l’empire romain d’Orient, établis à Constantinople.

À bout de forces, les uns et les autres se montreront incapables de repousser les cavaliers musulmans surgis d’Arabie après la mort de Mahomet.

Un communiste manichéen

Les chroniques persanes gardent le souvenir d’un illuminé du nom de Mazdak qui prit le pouvoir à la fin du Ve siècle (à l’époque de Clovis) avec la bienveillance duchah Kavadh 1er, qui veut s’appuyer sur le peuple pour combattre l’opposition des grandes familles.

Inspiré par la doctrine manichéenne, Mazdak prône la mise en commun des biens mais aussi des femmes, pour permettre aux pauvres de surmonter l’obstacle de la dot. Le peuple s’enflamme. Il s’ensuit une révolte générale et des désordres sans nom. Le roi est destitué en 496. Abandonnant Mazdak, il revient au pouvoir trois ans plus tard et, non sans mal, noie la révolte dans le sang.

- La césure musulmane (651 à 1501)

L’Iran tombe aux mains des Arabes musulmans par la bataille de Néhavend (ou Nahâvand), en 642. Il passe sous l’autorité du calife, établi dans un premier temps à Médine, puis à Damas, en Syrie.

Lorsque, un siècle plus tard, à la faveur d’un changement dynastique, le calife, reconnu comme le chef de tous les musulmans sunnites, déplace sa capitale à Bagdad, ce sont toutes les élites musulmanes qui s’imprègnent de culture persane.

Riches de leur culture ancienne et de leur situation intermédiaire entre les civilisations byzantine et indienne, les Persans s’imposent peu à peu à la cour de Bagdad et dans la haute administration. On peut dire que l’empire abasside de Bagdad n’est plus spécifiquement arabe mais persan. C’est l’«intermède iranien» !

Les contes des Mille et Une nuits conservent le souvenir de ce moment privilégié de l’islam (le nom des héros, comme Shéhérazade, ou Chaharzad, reflète l’inspiration persane de ces contes).

À Bagdad même, à partir de 945, le calife est réduit à un rôle symbolique et la réalité du pouvoir est exercée par une dynastie iranienne, les Bouyides, de confession chiite. Leurs représentants relèvent le titre de «Roi des rois» (Châhânchâh).

Dans les provinces iraniennes émergent des principautés autonomes, sous l’autorité de dynasties locales. La plus célèbre est celle des Ghaznévides, dans l’Afghanistan actuel, fondée par le féroce Mahmoud de Ghazni, un chef d’origine turque.

À son époque et malgré les turbulences politiques, l’Iran musulman connaît son apogée intellectuelle. L’un de ses plus illustres représentants est Ibn Sînâ, un médecin, philosophe et encyclopédiste né en 980, près de Boukhara, plus connu en France sous le nom d’Avicenne.

Le Livre  des Rois

A Ghazni, aux côtés du roi Mahmoud, le poète Firdousi (ou Firdusi) consacre sa vie à la mise en vers de l’épopée nationale, le Livre des Rois(Chah-name ou Shâhnâmeh).

Ce poème de 60.000 vers raconte l’histoire du monde à travers celle de l’Iran et des grandes découvertes (feu, métallurgie…). Il évoque les souverains et les héros d’avant l’islam, depuis les Achéménides jusqu’aux Sassanides.

Il exalte en particulier la lutte millénaire des Iraniens contre les Touraniens, autrement dit… les Turcs ! Ses héros comme Rostam vont devenir des mythes immémoriaux de la littérature et de l’art persan.

En 1055, les Turcs Seldjoukides s’emparent de Bagdad et imposent leur joug à l’ensemble de l’Iran. Eux-mêmes, comme leurs prédécesseurs, adoptent rapidement la culture persane et participent à la grandeur de celle-ci. Grâce à eux, le «style persan»va se diffuser dans tout l’Orient islamique, de la Mésopotamie au nord de l’Inde, du Tigre au Gange. Il perdurera jusqu’au XIXe siècle.

Le pire est à venir au XIIIe siècle avec le Mongol Gengis Khan, qui saccage le pays comme le reste de l’Asie centrale), rase les villes et détruit les systèmes d’irrigation. L’un de ses descendants, Tamerlan, renoue avec les saccages. Lui-même et ses successeurs savourent néanmoins à Samarcande le raffinement de la civilisation persane.

- Splendeurs safavides (1501 à 1736)

L’Iran renaît avec Chah Ismaïl, un prince turc des bords de la mer Caspienne. Ce fondateur d’empire se rend maître du pays en 1501. Il instaure une paix relative. Les caravanes retrouvent le chemin de l’Iran. La dynastie fondée par Chah Ismaïl est ditesafavide (ou séfévide) d’après un religieux mystique dont elle est issue, Safi al-Din.

Chah Ismaïl, surtout, impose le chiisme comme religion d’État, au prix de violentes persécutions contre les sunnites. Il encourage aussi le soufisme, une mystique musulmane aux relents zoroastriens, ce qui vaudra aux souverains de sa dynastie d’être connus en Europe comme les «Grands Soufis». L’Iran marque dès lors sa différence envers les autres États musulmans…

Chah Ismaïl noue des contacts avec… l’empereur Charles Quint, en vue de combattre son voisin, le sultan ottoman Sélim 1er le Cruel (le successeur de ce dernier allait lui-même s’allier contre Charles Quint au roi de France François 1er !).

Son principal descendant est Abbas 1er, qui règne sur l’Iran de 1587 à 1629.

Ce souverain se dote d’une armée et d’une administration modernes, avec le concours de conseillers anglais. Il fait d’Ispahan, sa capitale, au coeur du pays, l’une des plus belles villes du monde. Mais il ne peut empêcher les Anglais de prendre pied à Ormuz, à l’entrée du golfe Persique.

Les Safavides vont restaurer les charmes de la culture persane comme en témoignent les beaux monuments d’Ispahan, les tapis, les céramiques et les délicieuses miniatures de cette époque.

La longue domination turco-mongole se reflète dans l’idéal de beauté de cette époque : jeunes femmes aux yeux bridés et aux longs cheveux noirs. On décèle par ailleurs l’influence de la Chine des Ming dans l’irruption sur les peintures et les mosaïques de motifs chinois tels que dragons et phoenix. Au XVIIe siècle enfin, les peintres se mettent à l’école de l’Occident…

- Effacement et renouveau de l’Iran

En 1722, le pays, sur son déclin, est envahi par les Afghans, un peuple de langue persane mais de religion sunnite et à ce titre persécuté par les Safavides. Le souverain fait appel à un chef de bande du Khorassan pour le défendre. Celui-ci ne tarde pas à s’imposer à la cour. À la mort du dernier Safavide, il s’empare de la couronne et prend le nom de Nadir Chah.

Le pays sombre dans l’anarchie. En 1796, un chef turc s’empare à son tour du titre royal et fonde la dynastie Qadjar. Les temps sont rudes. Au siècle des Lumières et de la Révolution industrielle, la situation géographique de l’Iran, entre Turquie et Indes, devient un handicap.

Le pays végète sans même qu’une puissance européenne éprouve l’envie de s’en emparer ! La capitale qadjar, Téhéran, est une ville terne, coupée du reste du monde, sans une administration digne de ce nom.

Émus par la défaite de la Russie face au Japon en 1905, quelques intellectuels nationalistes décident de se remuer. Ils imposent au souverain, le 6 août 1906, la convocation d’une assemblée nationale constituante. Un Parlement (Majlis) entre en fonction à la fin de l’année. C’est le premier Parlement du Moyen-Orient. Ainsi les Iraniens prennent-ils de vitesse leurs voisins turcs qui ne feront leur révolution qu’en 1908 !

Las, c’est le moment où Anglais et Russes s’intéressent à l’Iran. Par l’accord du 31 août 1907, ils se partagent le pays en zones d’influence et mettent un terme à l’aventure libérale. Leur intérêt pour le pays s’accroît brusquement avec la découverte le 26 mai 1908 d’un gisement de pétrole ! L’année suivante est créée l’Anglo-Iranian Oil Company. C’en est fini de l’isolement de la Perse.

- De révolution en révolution

Après la Première Guerre mondliae, un officier énergique restaure un semblant d’ordre avec le concours des Anglais et chasse les bolcheviques russes. Il exerce les fonctions de Premier ministre puis, les religieux ne voulant pas d’une république, se fait couronner le 31 octobre 1925 sous le nom de Réza chah Pahlévi.

Grand admirateur de son contemporain, le général turc Moustafa Kémal, le nouveau souverain va, comme lui, entreprendre à marches forcées la modernisation de son pays. Ainsi embellit-il autant que faire se peut sa capitale Téhéran. Il prescrit aux citadins des costumes à l’occidentale, interdit le voile féminin, impose l’usage d’un patronyme en complément du prénom usuel. Il met en place une administration copiée de l’Occident et un système judiciaire indépendant des juges religieux, ouvre une Université et lance la construction d’infrastructures (routes, chemins de fer…). En 1935, il change par décret royal le nom du pays, pour le tourner résolument vers l’avenir : laPerse devient l’Iran. Le 7 janvier 1937, il instaure la «journées des femmes» et prohibe le port du voile dans les lieux publics.

Dans les années 30, le chah, comme la plupart des dirigeants du Moyen-Orient, cache mal ses sympathies pour Hitler qui a le mérite à ses yeux de s’opposer aux Anglo-Saxons et aux Russes ! Pendant la Seconde Guerre mondiale, comme il refuse à l’Angleterre et à l’URSS d’acheminer du matériel à travers l’Iran, son pays est envahi le 25 août 1941 et lui-même doit abdiquer au profit de son fils Mohammed (22 ans).

Le régime iranien est affaibli par l’occupation étrangère, la reprise de leur autonomie par certaines tribus nomades et le réveil de mouvements religieux et politiques interdits par son père. Mais en 1946, la première résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU de l’Histoire ordonne à l’Armée Rouge de quitter l’Iran.

Tout se brouille lorsque Mohammad Mossadegh, le chef de la majorité parlementaire, devient Premier ministre et nationalise presque aussitôt, le 1er mai 1951, l’Anglo-Iranian Oil Company. C’est un fait sans précédent qui inspirera cinq ans plus tard l’Égyptien Nasser. La première marque d’insoumission d’un pays du «tiers monde» (le mot n’existe pas encore). Les cadres étrangers ayant été chassés, la production de pétrole s’arrête. Des émeutes sanglantes secouent Téhéran. La population de la ville soutient le premier ministre et déboulonne les statues du chah.

Le monde entier est suspendu à la décision des Occidentaux. Le 19 août 1953, la CIA américaine et son homologue britannique organisent le renversement du Premier ministre. Le chah, qui avait dû s’enfuir, reprend les choses en main. L’exploitation du pétrole est confiée à un consortium anglo-américain et non plus à la seule Anglo-Iranian (rebaptisée BP). La répression est féroce. En 1957 est créée la Savak, Service National de sécurité et de renseignement, police politique du régime.

En 1962, à l’instigation de Washington, le souverain engage une politique de réformes sociales et de modernisation sous le nom de «Révolution blanche du Chah et du Peuple» ! Les grandes propriétés sont en particulier distribuées aux paysans cependant que leurs propriétaires sont indemnisés en actions d’entreprises industrielles. L’économie commence à se développer non sans aggraver les injustices.

Lorsque la crise pétrolière éclate en 1974 , après la guerre du Kippour, le chah est le premier à réclamer une augmentation des redevances versées aux pays exportateurs, reprenant à son compte le programme de Mossadegh ! Sûr de son fait, le souverain multiplie les fêtes comme la commémoration du 2500e anniversaire de Persépolis en 1972 ! Il ne prend pas garde au mécontentement qui monte dans le pays, suscité en particulier par son rapprochement trop étroit avec les États-Unis.

En 1977-78 éclatent de premières manifestations de rues. Le clergé chiite, réfractaire à une modernisation trop hâtive, les attise habilement, alors que le pouvoir n’y voit d’abord que des mouvements téléguidés par les communistes, dans un contexte deguerre froide. Les manifestants réclament d’abord la fin de la répression et le respect des droits de l’Homme. Comme les manifestations montent en puissance, les slogans s’étendent à l’indépendance à l’égard des États-Unis et au départ du chah, enfin à la mise en place d’une république islamique.

Le 7 septembre 1978, la loi martiale est proclamée. Le 8 septembre,«vendredi noir» à Téhéran, des manifestants sont tués place Jâleh. La grève commencée dans le bazar s’étend à toute l’économie, notamment aux activités pétrolières. Les exportations d’or noir cessent. Le chah, qui ne contrôle plus la situation et ne dispose plus de l’appui des Occidentaux, est contraint de prendre la fuite. Le 10 février 1979, le premier ministre nommé peu de temps avant cette fuite est renversé par des émeutes à Téhéran. Le principal représentant du clergé chiite, l’ayatollah Khomeiny, prend la tête de la République islamique toute neuve.

Dès lors, confrontée aux menaces extérieures, en premier lieu celle de l’Irak de Saddam Hussein, en second lieu celle des pays sunnites du Golfe Persique, la République islamique d’Iran va tenter d’assurer son droit à l’existence par tous les moyens, y compris en mobilisant les minorités chiites des autres pays de la région.

France, Iran, même combat ?

L’Histoire de l’Iran n’est pas sans refléter quelques similitudes avec celle de la France, même si, depuis les Lettres persanes de Montesquieu, il est de bon ton de s’en gausser («Comment peut-on être Persan ?»).

Les deux pays se signalent par une culture de très haut niveau dont témoigne le patrimoine architectural, littéraire et artistique. Abou Nouwas et Ronsard, Notre-Dame de Paris et la Grande Mosquée d’Ispahan, miniatures séfévides et scènes de genre du XVIIIe siècle… La France comme l’Iran ont rayonné par les armes et plus encore par la culture très au-delà de leurs frontières.

Plus troublante est la similitude entre la Révolution française (1789) et la Révolution islamique (1979). L’une et l’autre abattent des monarchies en apparence puissantes. L’une et l’autre s’épuisent en quelques années (1789-1794 d’un côté, 1979-1982 de l’autre) et c’est l’invasion étrangère (la coalition européenne d’un côté, l’Irak soutenu par les Occidentaux de l’autre) qui va leur donner une deuxième vie.

La guerre, dans les deux cas, a pour conséquence de souder le pays. D’un assemblage de collectivités seulement unies par l’allégeance au souverain sort une Nation ! Lassitude aidant, la génération post-révolutionnaire se détourne qui de la politique, qui de la religion. Elle se met en quête d’une démocratie modérée, ce qui n’exclut pas des hoquets révolutionnaires. Les mentalités changent comme le prouve la forte baisse de la fécondité, tant dans l’Iran des années 1990 que dans la France des années… 1820.

La principale différence entre les deux cultures tient sans doute à la place de la femme. Mais qui sait si là aussi l’Iran post-révolutionnaire n’est pas en train de s’éloigner du modèle traditionnel pour se rapprocher de l’occidental ?

661 à nos jours

Les musulmans chiites et l’origine du chiisme

Ali, époux de Fatima, l’une des filles du prophète Mahomet, est à l’origine des deux principales scissions qui ont affecté la communauté musulmane (le kharidjisme et lechiisme). En 656 après JC, il succède à Othman, le troisième calife (ou remplaçant du prophète Mahomet).

Le nouveau calife et ses partisans (en arabe, chiites ou chi’ites) prônent une grande rigueur dans la mise en pratique de l’islam et l’assimilation des populations conquises. Ils recommandent aussi que le califat revienne aux descendants en ligne directe du prophète. Ils s’opposent sur ces points aux orthodoxes ou sunnites, adeptes d’une application souple de la doctrine musulmane (la sunna).

Le kharidjisme, une scission à l’intérieur de la scission

Mais en acceptant de s’en remettre, sur ces points, à un arbitrage humain plutôt qu’à la justice divine (et à la force des armes), le calife Ali se met à dos une partie de ses partisans qui sortent de son camp et forment la secte des kharidjites (du verbe arabekharadja, sortir). L’un d’eux assassine Ali en 661.

La secte kharidjite va s’épanouir chez les Berbères d’Afrique du Nord, autour de Tahert (Algérie actuelle). Elle est aujourd’hui très marginale…

En attendant, les partisans d’Ali, conduits par le fils cadet de celui-ci, Al-Hussein, affrontent les sunnites à Kerbela en 680. Ils sont défaits et la mort d’Al-Hussein va consommer la rupture entre sunnites et chiites.

Les chiites dans le monde actuel

Les chiites duodécimains (ils reconnaissent douze imams) représentent aujourd’hui environ 15% de l’ensemble des musulmans (environ 150 millions de fidèles). Ils sont très majoritaires en Iran (60 millions sur 70 millions d’habitants). Ils sont aussi majoritaires en Irak (60% des 30 millions d’Irakiens) où ils ont été jusqu’à ces dernières années opprimés par les Arabes sunnites (15% de la population), d’où les désordres actuels.

Ils sont devenus au Liban, ces dernières années, la communauté religieuse la plus nombreuse, devant les chrétiens, ce qui explique là aussi les tensions politiques. Ils sont présents aussi dans le nord de l’Arabie séoudite et dans les émirats du Golfe (une dizaine de millions) ainsi qu’à l’est de la Turquie (environ 15% des 70 millions de Turcs).

N’oublions pas surtout que le deuxième pays chiite au monde après l’Iran est le… Pakistan, avec plus de 40 millions de chiites pour 120 millions de sunnites.

Les différentes branches du chiisme

Les musulmans chiites, restés fidèles à Ali, attribuent une importance cruciale au culte de l’imam (d’après le mot arabe amâma qui veut dire devant). Cet imam chiite n’a rien à voir avec l’imam qui, chez les sunnites, préside simplement à la prière dans les mosquées.

L’imam, selon les chiites, est un homme de la descendance d’Ali. Il est réputé infaillible dans l’interprétation du sens caché du Coran. Tous les fidèles lui doivent allégeance. Est de même réputée infaillible Fatima, la fille du Prophète et l’épouse d’Ali.

Malheureusement, les chiites ne s’accordent pas sur le nombre d’imams légitimes.

- La plus grande partie d’entre eux s’accordent sur l’existence de douze imams, y compris Ali et ses deux fils. Ce sont les chiites duodécimains ou imamites.

D’après eux, le douzième et dernier imam aurait disparu en 873, à l’âge de 8 ans, du côté de Samarra, près de Bagdad, pour fuir les persécutions et échapper à la mort violente qu’avaient connue tous ses prédécesseurs.

Cet «Imam caché» est appelé à revenir à la fin des temps pour juger les hommes. Leschiites duodécimains sont prédominants en Irak et en Iran mais aussi très présents au Liban où ils ont créé les milices du Hezbollah.

- Une autre branche très influente – quoique moins nombreuse – est le chiisme septimanien ou ismaélien, qui reconnaît l’existence de sept imams seulement, le dernier étant Ismaïl, disparu vers 765. Pour les ismaéliens, Mahomet s’inscrit dans une lignée de prophètes dont le dernier et le plus pur sera le Mahdi (guide suprême). Cesismaéliens sont quelques millions autour de l’océan Indien, en Inde et en Afrique.

Religion et politique chez les chiites

Les chiites se distinguent des sunnites par l’existence d’un clergé très hiérarchisé, proche de la population et indépendant du pouvoir politique.

La population suit des «ayatollah» (ou «signe de Dieu»), chefs religieux régionaux qui se signalent par leur charisme, leur science et leur foi. Ces ayatollah portent en Iran le nom de leur ville d’attache. Ainsi Rouhollah Mostafavi, mort en 1989, est-il plus connu sous le nom de Khomeiny (de la ville de Khomeyn) et Ali-Akbar Hâchemi sous celui deRafsandjâni (de Rafsandjân).

Au somme de l’État, il s’ensuit des différences majeures quant au gouvernement. Tandis que les musulmans sunnites acceptent la confusion de l’autorité politique et de l’autorité religieuse en une même personne (autrefois le calife, aujourd’hui le souverain, comme au Maroc, ou plus trivialement le dictateur du moment), les chiites distinguent les deux sphères politique et religieuse.

Dans l’actuelle République islamique d’Iran, le président élu de la République (depuis 2005, Mahmoud Ahmadinejad) doit composer avec le «Guide de la Révolution»(l’ayatollah Khomeyni, jusqu’à sa mort en 1989, puis l’ayatollah Ali Khamenei). Il est nommé par un conseil de 80 religieux ou mollahs, le Conseil des experts.

Le Guide de la Révolution, qui est aussi le chef de l’État, possède d’importantes prérogatives (nominations…) et figure hiérarchiquement au-dessus du Président, ce qui confirme l’orientation théocratique du régime mais limite les risques de dérive autocratique.

Ismaléiens,  Fatimides et Nizarites

Au début du Xe siècle, un prédicateur ismaélien du nom d’Obéïd Allah se présente comme le descendant de Fatima, la fille du Prophète, et l’héritier d’Ismaïl.

Reconnu en Afrique du Nord comme le Mahdi, il fonde en 909 un califat dissident du califat sunnite de Bagdad. Établi à Kairouan (Tunisie actuelle), ce califat fatimide va d’abord régner sur l’Afrique du Nord, avant qu’il n’en soit chassé par des soulèvements populaires.

Ayant conquis l’Égypte en 969, les Fatimides s’installent en 972 au Caire et, pendant deux siècles, vont faire la prospérité du pays. Aux alentours de l’An Mil, sous le règne du calife Hakim, des prédicateurs ismaéliens fondent la secte des Druzes.

Un siècle plus tard, une lutte de succession à la tête du califat occasionne la naissance d’une nouvelle dissidence à l’initiative d’Hassan ben Sabbah. Celui-ci établit àAlamout, au-dessus de la mer Caspienne, la secte des ismaéliens nizarites, du nom de Nizar, un Fatimide victime de la lutte successorale. Ses fidèles sont aussi connus sous le nom d’Assassins !

Établis au Liban, en Israël et en Syrie, au nombre d’environ 250.000, les Druzes occupent aujourd’hui une place à part dans le monde islamique. Leurs rites secrets font dire à certains observateurs qu’ils ne sont pas à proprement parler des musulmans.

Des «Assassins» à l’Aga Khan

Les ismaéliens nizarites d’aujourd’hui sont dirigés par l’Aga Khan. Celui-ci descend de Buzurg Umid, successeur d’Hassan ben Sabbah à la tête de l’État nizarite. Bien que n’ayant pas d’État territorial, ii est le chef respecté (et très riche) d’une communauté pacifique de quinze millions de personnes présentes principalement sur les bords de l’Océan indien, y compris en Afrique orientale. Sa femme porte le titre de Bégum, bien connu de la presse magazine. On est loin ici de la réputation sulfureuse des Assassins.

19 août 1953

Renversement de Mossadegh en Iran

Le 19 août 1953, le Premier ministre du chah d’Iran, Mohammad Mossadegh (73 ans), est démis de ses fonctions sous la pression des Britanniques. Ces derniers l’accusent d’être à la solde des Soviétiques.

Ils lui reprochent surtout d’avoir nationalisé les gisements pétroliers d’Iran et exproprié la puissante compagnie pétrolière Anglo-Iranian OilCompany. Celle-ci avait été fondée en 1908 par William d’Arcy, suite à l’obtention d’une concession pétrolière en Perse en 1901. Il faudra attendre vingt ans avant qu’un autre pays ose nationaliser son pétrole. Ce sera l’Algérie…

L’enjeu pétrolier

Nationaliste farouche, Mossadegh arrive à la tête du gouvernement en avril 1951 avec la ferme intention de chasser les compagnies étrangères.

Il rejette une offre de l’Anglo-Iranian Oil Company de partager par moitié les profits tirés de l’exploitation du pétrole et, dès le 1er mai 1951, fait voter la nationalisation des puits iraniens et l’expropriation de l’Anglo-Iranian.

Il expulse dans la foulée les techniciens britanniques. Mais son pays manque cruellement de cadres qui pourraient les remplacer et n’a pas de pétroliers pour transporter le pétrole. Qui plus est, le Royaume-Uni menace en représailles de saisir les«bateaux pirates» transportant du«pétrole rouge».

Pour ne rien arranger, des experts français révèlent alors les colossales malversations de l’Anglo-Iranian : corruption massive, dissimulation de recettes….

Mossadegh rompt en octobre 1952 les relations diplomatiques avec Londres. La réaction internationale est immédiate : les marchés se ferment au pétrole iranien, occasionnant une grave crise dans le pays et un conflit aigu entre le Premier ministre et le souverain, Mohammed Réza chah Pahlévi (33 ans).

Un an de luttes à couteaux tirés

Mossadegh doit démissionner du poste de Premier ministre sous la menace d’un coup d’État militaire mais le peuple s’insurge en sa faveur et il reprend ses fonctions au bout de quatre jours d’émeutes sanglantes ! La confiance n’est pas pour autant restaurée entre le souverain et son Premier ministre. Un projet d’assassinat de celui-ci, conduit par le chah, des militaires et des ministres, échoue en mars 1953.

En août 1953, suite à un référendum qui donne quitus au gouvernement pour poursuivre les réformes, Mossadegh dissout le Majlis (le Parlement iranien) et annonce de nouvelles élections.

Mais le 16 août 1953, Mohammed Réza chah envoie ses gardes au domicile de son Premier ministre pour l’arrêter. Surprise ! les gardes de Mossadegh désarment ceux du roi… et ce dernier doit fuir son pays pour l’Italie dans la précipitation. Dans les deux jours qui suivent, les habitants de Téhéran manifestent bruyamment leur joie et déboulonnent les statues du chah et de son père, Réza chah Pahlévi (on écrit aussiPahlavi), le fondateur de la dynastie.

Le chah déchu peut heureusement faire confiance aux services secrets occidentaux. La CIA américaine, dirigée par Allan Dulles, et le MI6 britannique apportent leur soutien au général Fazlollah Zahedi qui organise le 19 août un coup d’État dans les règles.

La résidence de Mossadegh est bombardée et le Premier ministre ne doit son salut qu’à une fuite par une échelle.

Le chah peut bientôt revenir et faire juger Mossadegh. Celui-ci est condamné à mort mais n’effectuera au final que trois ans de prison.

L’Anglo-Iranian Oil Companyretrouve ses biens, en changeant son nom pour celui deBritishPetroleum (BP), et tout rentre dans l’ordre ! Tout ou presque. Les compagnies américaines, autour de la puissante Standard Oil, profite de l’affaire pour faire leur entrée sur le marché iranien.

L’éviction de Mossadegh consacre l’échec de la première tentative d’un pays du tiers monde d’acquérir la maîtrise de ses richesses naturelles. L’événement a nourri de profonds ressentiments chez les Iraniens jusqu’à la révolution islamiste de 1978.

8 septembre 1978

«Vendredi noir» à Téhéran

Le 8 septembre 1978, des manifestants, parmi lesquels beaucoup d’étudiants, se rassemblent sur la place Jaleh, à Téhéran, pour un défilé. L’armée ouvre le feu sur la foule, faisant de nombreuses victimes.

Après ce «vendredi noir», le chahinchah (empereur) ne contrôle plus la situation en Iran. C’est le début de la Révolution islamique et la fin de la dynastie des Pahlévi (ouPahlavi), au pouvoir en Iran depuis 1921.

Le modèle occidental mis en échec

Les Anglais avaient contraint le fondateur de la dynastie, Réza chah Pahlévi, à abdiquer le 16 septembre 1941. Avec le concours des Américains, ils avaient ensuite renversé le Premier ministre Mossadegh, coupable d’avoir voulu nationaliser les puits de pétrole, le 19 août 1953 !

Réinstallé sur le trône, Mohammed Réza Pahlévi, fils et successeur de Réza chah, mène comme son père une modernisation à marches forcées.

Dans les années 1960, dans le cadre de la «Révolution blanche», il engage une réforme agraire, nationalise les ressources en eau pour favoriser l’irrigation et lance une campagne d’éradication des bidonvilles. Il donne également le droit de vote aux femmes et cherche à remplacer, dans les campagnes, les notables religieux traditionnels par une «armée de la religion» constituée d’étudiants en sciences sociales chargés de diffuser l’idéologie du régime.

Depuis l’éviction de Mossadegh, la coopération militaire du régime avec les États-Unis ne cesse de se renforcer. Les Américains, qui ont rapidement pris la place des Britanniques dans la région, voient dans l’Iran «le gendarme du golfe Persique». Ils poussent le chah à consolider son pouvoir en s’appuyant sur l’armée, un fort appareil bureaucratique et une redoutable police politique, la Savak.

Les courtisans et les cadres de l’armée sont les premiers bénéficiaires de la politique volontariste menée par Mohammed Réza. Le menu peuple, quant à lui, reste réfractaire aux réformes imposées d’en haut. Le clergé chiite s’avère quant à lui hostile à la sécularisation de la société et critique la présence de ministres anticléricaux au gouvernement. Ce mécontentement s’inscrit dans le contexte d’un renouveau théologique qui prône un plus grand engagement militant du clergé.

Parmi les ayatollahs jouissant d’une notoriété importante se trouve Ruhollah Khomeyni, l’un des premiers opposants à la «Révolution blanche» du chah. Dès 1963, il condamne la subordination du régime aux puissances étrangères, Israël et les États-Unis. Condamné à mort mais gracié par le chah, il part en exil en Turquie, puis en Irak.

Vers la révolution islamique

Le chah, aveuglé par les revenus croissants du pétrole et la modernisation rapide de son pays, se prend à son propre jeu et s’enivre de projets mégalomaniaques.

En 1971, il célèbre sur les ruines de Perspépolis, dans un débordement de luxe, le 2500e anniversaire de la naissance de l’empire perse. Se voyant en héritier de Cyrus, il évoque auprès de ses visiteurs la conquête et la soumission de tous les pays du Golfe Persique !

Lorsque survient la guerre du Kippour, le chah, qui n’a jamais digéré la mainmise anglo-saxonne sur son pays et le sort fait à son père, s’associe aux pays arabes exportateurs de pétrole dans un mouvement de révolte contre l’Occident. Ce fait de résistance ne réduit pas l’opposition populaire et religieuse au régime.

En 1977, l’intelligentsia iranienne lance une campagne de lettres au chah pour demander le respect des libertés fondamentales. Les intellectuels organisent également des soirées poétiques qui rassemblent des foules de plus en plus nombreuses mais sont finalement interdites par le pouvoir.

Le 1er janvier 1978, le président américain Jimmy Carter décerne un brevet de bonne conduite au chah et loue son pays, oasis de stabilité dans la région ! Las, quelques jours après ont lieu les premières manifestations de religieux contre la Savak, qui avait critiqué l’ayatollah Khomeiny dans un article de journal. Elles sont réprimées mais prennent rapidement de l’ampleur, s’étendant des classes moyennes aux classes populaires.

Le 7 septembre 1978, à Téhéran, la foule réclame pour la première fois le départ duchah. Le soir même, la loi martiale est décrétée dans 11 villes du pays. Survient alors le drame du «vendredi noir». La grève qui paralysait déjà le bazar de Téhéran s’étend à la télévision, la radio et l’industrie pétrolière. Les manifestations se poursuivent sans discontinuer.

Affaibli par le désengagement des États-Unis, le chah réagit de façon désordonnée, amnistiant des prisonniers politiques, parmi lesquels des leaders religieux, et promettant des élections libres mais étendant également la loi martiale. Le 16 janvier 1979, dans sa soixantième année, il part en exil en Égypte, le président égyptien Sadate étant le seul de ses anciens alliés à ne pas lui tourner le dos.

Le 1er février, l’ayatollah Khomeyni (77 ans) rentre en Iran (il s’était installé en France, à Neauphle-le-Château, en octobre 1978, avec l’accord du gouvernement français). Il est acclamé par une foule en liesse de plusieurs millions de personnes. Après deux jours d’affrontement entre les forces militaires restées fidèles au chah et les mouvements d’opposition, la victoire de l’opposition est totale. Khomeyni nomme un gouvernement provisoire.

Les étudiants, les démocrates et les militants de gauche sont rapidement marginalisés et les débordements se multiplient. De nombreux responsables civils et militaires du régime des Pahlévi sont torturés et exécutés.

Parallèlement au gouvernement, les comités de la révolution, créés dans les mosquées, le Conseil de la révolution et l’ayatollah Khomeyni concentrent la majorité des pouvoirs. Le 1er avril 1979 la création d’une République islamique est approuvée à 98% par référendum. La phase d’ouverture et de plus grande liberté intellectuelle initiée pendant l’été 1978 se poursuit cependant jusqu’au début de 1980.

Des répercussions majeures au Moyen-Orient

Le caractère à la fois antiaméricain (illustré par la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran, qui débute en novembre 1979, et la rupture des relations diplomatiques avec Washington en avril 1980), tiers-mondiste et islamique du nouveau régime suscite une vive inquiétude dans le monde occidental.

Pendant ses premières années, la République islamique manifeste une claire volonté d’exporter la révolution. Des remous secouent les pays musulmans : à Bahreïn, des groupes chiites organisent une tentative de soulèvement ; des attentats ont lieu au Koweït ; à La Mecque, des affrontements opposent des agents iraniens aux forces de police saoudiennes. L’Iran soutient aussi des mouvements chiites hostiles à Saddam Hussein en Irak et antirusses en Afghanistan, après le début de l’invasion soviétique, en décembre 1979. La République islamique finance également l’OLP et le Hamas. En 1982, la naissance du Hezbollah, qui tend à créer un État islamique au Liban, est directement inspirée par l’Iran.

Le pays a quitté son habit de gendarme du Golf défendant les intérêts américains et cherche à revêtir celui de puissance régionale. Cette ambition se heurte toutefois à la résistance de l’Arabie séoudite, puissance sunnite que l’Iran ne parvient pas à déstabiliser. En outre, l’interminable guerre Iran-Irak, provoquée par l’invasion par Saddam Hussein de la province du Khouzistan (Khuzestân), accapare, à partir de septembre 1980, toutes les énergies, réduisant fortement les projets d’exportation de la révolution.

La guerre contribue à durcir le régime. Ce durcissement avait déjà commencé avec l’occupation de l’ambassade américaine, qui avait provoqué le renvoi du Premier ministre et des libéraux du gouvernement, au profit des islamistes radicaux et des militants anti-impérialistes. Entre 1981 et 1983 fait rage une véritable guerre civile, au cours de laquelle les militants de gauche ayant participé à la Révolution sont exécutés. Avec l’élimination du parti communiste, le Toudeh, l’année 1983 marque la victoire définitive du clergé conservateur, qui accapare le pouvoir.

Vers l’apaisement ?

Commencée par des revendications de respect des droits de l’homme, la Révolution islamique est terminée. Au Parlement, toutefois, une tendance socialisante et progressiste s’oppose toujours aux conservateurs du Conseil de surveillance de la Constitution et aux Gardiens de la Révolution, les Pasdaran.

Certaines lignes de fracture divisent encore le régime entre partisans du secteur privé, partisans d’une économie centralisée, d’un ordre moral islamique plus ou moins strict, du statu quo ou d’une démocratisation du régime, de relations apaisées ou conflictuelles avec l’Occident.

À la mort du Guide Khomeiny, en 1989, c’est un religieux effacé, Ali Khamenei, né en 1939 à Mashhad, qui lui succède à la tête de l’État avec le titre de «Guide suprême». Avec une habileté déconcertante, en s’appuyant sur les Pasdaran, il va s’imposer aux présidents successifs, tant au libéral Rafsandjani (1989-1997) qu’au conservateur Khatami (1997-2005) et au réactionnaire Ahmadinejad (2005-2013).

En dépit des crises successives et du hiatus croissant entre la théocratie religieuse et la population citadine, largement ouverte à la modernité, la Révolution islamique a hissé l’Iran parmi les puissances avec lesquelles il faut compter, au Moyen-Orient et sur la planète.

22 septembre 1980

L’Irak de Saddam Hussein attaque l’Iran

Le 22 septembre 1980, l’Irak de Saddam Hussein attaque l’Iran islamique de l’imamKhomeiny.

De la provocation à l’agression

Le dictateur irakien accuse son voisin de diverses provocations, y compris un attentat contre son ministre des affaires étrangères, le chrétien Tarek Aziz. Il revendique aussi quelques îles dans la voie fluviale du Chat al-Arab qui débouche sur le golfe Persique. Il prétend également porter secours aux minorités arabophones de la province iranienne du Khouzistan.

Plus sérieusement, Saddam Hussein veut profiter des luttes entre factions iraniennes pour abattre le régime de Khomeiny. Il craint une contagion de l’intégrisme chez les musulmans chiites de son pays.

Son agression est discrètement approuvée par les États-Unis et l’Europe qui craignent l’islamisme, par l’URSS qui fait face à une rébellion islamiste en Afghanistan, ainsi que par les monarchies arabes du Golfe qui voient les Iraniens, ou Persans, comme des ennemis traditionnels.

L’Iran est soutenu en sous-main par Israël, en conflit comme lui avec les Arabes.

Comme toujours en pareil cas, la guerre est prévue pour se régler en dix jours.

Mais en réveillant le nationalisme persan face à l’ennemi arabe, la guerre ressoude très vite les Iraniens autour du gouvernement de Khomeiny.

Le conflit va durer huit ans en faisant plusieurs centaines de milliers de morts (le chiffre officiel de 1,2 million de morts est toutefois exagéré)… Un bilan sans commune mesure avec tout autre conflit du Moyen-Orient, y compris le conflit israléo-palestinien.

Un bilan affligeant

La tuerie se solde au bout du compte par un retour au statu quo ante et un net durcissement de la dictature irakienne.

La République islamique d’Iran, qui s’épuisait dans les querelles intestines à la veille de la guerre, se renforce à la faveur de celle-ci, les Iraniens faisant bloc autour de leur gouvernement et de leur armée face à l’ennemi héréditaire : les Arabes sunnites. La présidence américaine de Ronald Reagan est au passage affectée par le scandale del’Irangate, une livraison illicite d’armes à l’Iran, en dépit de l’embargo sur ce pays.

À Bagdad, Saddam Hussein, isolé par le pouvoir absolu et l’absence d’opposition internationale, dérive vers de dangereuses pratiques. Le dictateur massacre les chiitesdu sud irakien, favorables à leurs coreligionnaires iraniens. Il met au pas les montagnards kurdes du nord, qui n’en finissent pas de se battre entre eux ou contre leurs voisins.

Le dimanche 16 mars 1988, il emploie des gaz de combat contre ses propres sujets, dans la ville kurde de Halabja, en violation de toutes les conventions internationales. Cet acte commis avec les armes chimiques fournies par les industriels occidentaux suscite une protestation molle de la part des démocrates. Pour Saddam Hussein, l’horizon se gâte lorsqu’il entreprend l’invasion du Koweit.

16 septembre 2007

Iran-Occident : les rendez-vous manqués

L’Iran est suspecté de préparer une bombe atomique et de menacer la paix mondiale. C’est l’occasion de revenir sur l’Iran, son Histoire et ses rendez-vous manqués avec l’Occident…

16 septembre 2007. Le ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner, emporté par une emphase très peu diplomatique, dit que le monde doit se «préparer au pire», c’est-à-dire à la possibilité d’une «guerre» avec l’Iran. Il demande des sanctions européennes tout en appelant à «négocier jusqu’au bout» pour éviter que Téhéran ne se dote de l’arme atomique. Cette sortie suit de deux semaines celle du président Sarkozy qui a dit vouloir «échapper à une alternative catastrophique : la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran».

Des paroles aussi brutales sont inhabituelles en diplomatie où l’on se méfie par expérience de la portée des mots. Elles marquent un virage à 180° de la diplomatie française des cinquante dernières années, en s’éloignant des positions européennes pour coller aux thèses américaines.

Deux poids, deux mesures

Le président George Bush Jr. déclarait déjà en 2003 qu’il «ne tolèrerait pas» que l’Iran, l’un des pays de l’«axe du Mal» avec l’Irak et la Corée du Nord, puisse un jour accéder à l’arme nucléaire.

Inconséquent, il ne voyait pas d’inconvénient à faire alliance par ailleurs avec les princes d’Arabie séoudite, d’où Al-Qaida tire l’essentiel de ses ressources en armes, en hommes et en argent. Il avait aussi, comme aujourd’hui, beaucoup d’égards pour le général Musharaf, dictateur du Pakistan, une puissance nucléaire et un pays dont les confins frontaliers servent de refuge aux terroristes islamistes et à Ben Laden lui-même.

Plus près de nous, le président Sarkozy n’a rien eu de plus pressé que de vendre au dictateur libyen du nucléaire civil ! Il s’est plié ce faisant à une tradition nationale, la France ayant déjà eu à coeur dans le passé de livrer du nucléaire civil au chah d’Iran et à Saddam Hussein.

Amertume iranienne

Pourtant, il y a cinq ans, en 2002, l’Iran soutenait les États-Unis dans leur chasse auxtalibans islamistes en Afghanistan.

Et tandis que George Bush Jr. diabolisait l’Iran, le président Khatami, impatient de hisser l’Iran dans le club des grandes puissances, plaidait pour le «dialogue des civilisations». Le 18 décembre 2003, pour prouver sa bonne volonté, la République islamique signait le protocole additionnel du traité de non-prolifération nucléaire (TNP) qu’on lui reproche aujourd’hui de ne pas respecter (notons que ni l’Inde, ni le Pakistan n’ont accepté ledit traité, ce qui leur a permis de se nucléariser sans faire d’esclandre).

Faut-il s’étonner que les Iraniens, incompris de l’Occident, aient élu à la Présidence de la République, en 2005, non pas le candidat de la modernité Rafsandjani, favori des pronostics (quoique desservi par sa vénalité), mais l’improbable Ahmadinejad, un trublion habité par la haine des États-Unis et des juifs ?… Ainsi l’Occident a-t-il manqué un nouvelle fois son rendez-vous avec l’Iran ?

Rendez-vous manqués

Pour se représenter l’effet qu’ont pu produire les diatribes américaines dans l’esprit des Iraniens, il faut revenir à l’Histoire récente…

- En 1951, Mossadegh, premier ministre du chah, nationalise les actifs de l’Anglo-Iranian Oil Company (aujourd’hui British Petroleum). C’est une première ! Aucun gouvernement de pays pauvre ne s’était encore manifesté de la sorte. Anglais et Américains prennent fort mal la chose. La CIA, qui en est à son coup d’essai, organise le renversement de Mossadegh. C’est le premier rendez-vous manqué entre l’Iran et l’Occident.

- En 1980, tandis que la Révolution islamique s’épuise dans les luttes intestines, le président de l’Irak, Saddam Hussein, un Arabe sunnite, se dit que l’occasion est bonne de donner une leçon à l’ennemi héréditaire. Il envahit la province arabophone du Khouzistan et reçoit aussitôt le soutien discret mais appuyé des autres pays arabes ainsi que des Européens, des Américains et des Soviétiques (chacun a ses raisons). Les Iraniens surmontent le choc même s’ils ne trouvent… qu’Israël pour les aider. Pour surmonter leurs faiblesses en armement conventionnel face à l’Irak et ses alliés, ils recourent au terrorisme (attentat de la rue des Rosiers, à Paris, en 1982…). Ajouté à la prise en otage du personnel de l’ambassade américaine de Téhéran en 1979, cela leur vaut une image détestable qui leur colle encore à la peau vingt ans après. C’est le deuxième rendez-vous manqué entre l’Iran et l’Occident.

L’Iran diabolique

Ce n’est pas le lieu ici de s’interroger sur les motivations des dirigeants, qu’ils soient américains, français ou autres. Ces motivations semblent plus souvent relever de l’affectif que de la raison ou de la culture.

Une bonne partie du malentendu vient de ce que l’image de l’Iran reste attachée à une Révolution islamique vieille de 30 ans. Or, 30 ans, c’est beaucoup en Histoire. C’est par exemple le temps qui sépare les Jacobins de 93 des ultra-royalistes de la Restauration. Les acteurs de la Révolution islamique, s’ils ne sont pas morts comme l’ayatollah Khomeiny, ont pris de l’âge et de l’embonpoint, comme nos soixante-huitards.

Au-delà des apparences, la Révolution islamique s’est très vite épuisée dans les luttes de factions et les trahisons en tous genres. Après les violences des années 1979-1981, assez comparables à la Terreur révolutionnaire de 1793-1794, le gouvernement des religieux a bénéficié d’un sursis grâce à la guerre contre l’Irak. Celle-ci prend fin en juillet 1988 et l’année suivante meurt le charismatique et redoutéayatollah Khomeyni.

Les nouveaux hommes forts de l’Iran, Rafsandjani et Khatami, n’ont plus d’autre souci que de reconstruire le pays (en s’enrichissant au passage), sans état d’âme ni dogmatisme. Invisible aux yeux des Occidentaux, occulté par la guerre Irak-Iran, ce changement transparaît dans les statistiques démographiques dès le milieu des années 1980.

Sans égard pour les injonctions des religieux, les Iraniennes passent brutalement d’une moyenne de 7 enfants par femme à seulement 2 aujourd’hui (comme les Françaises). Youssef Courbage et Emmanuel Todd (Le rendez-vous des civilisations, Seuil, 2007) voient dans cet indicateur démographique le signe d’une plus grande proximité entre les Iraniens et les Européens.

Cette proximité, 30 ans après la Révolution islamiste, n’a pas lieu de surprendre à la lecture de Bernard Hourcade (Iran, nouvelles identités d’une république, Belin, 2002). Le chercheur montre que l’attachement des Iraniens à la Révolution s’est rapidement évaporé et qu’aujourd’hui prime l’indifférence politique, sinon même religieuse. «En nommant des clercs fonctionnarisés à la tête de bien des nouveaux hayat[associations de voisinage] pour remplacer les religieux désignés par consensus, la relation de confiance entre la population et le clergé a été brisée», note-t-il. Il s’ensuit un repli sur la sphère privée et familiale et une aspiration au bien-être dont témoignent les reportages photographiques sur les jeunes filles libérées, maquillées et coquettes des villes iraniennes du XXIe siècle.

Notons que dans ce pays qui, traditionnellement, maintient les femmes dans une rigoureuse claustration (à preuve le célèbre tchador), on croise aujourd’hui plus de femmes que d’hommes dans l’enseignement supérieur. L’Iran change et nos dirigeants ne s’en seraient donc pas aperçus ?!

Nouveau rendez-vous Iran-Occident ?

Comment agir avec l’Iran ? En le traitant comme il estime devoir l’être : comme un grand pays, porteur d’une immense civilisation et d’une Histoire autrement plus longue et plus prestigieuse que beaucoup d’autres, y compris parmi les puissances qui régissent la planète !

L’Iran n’est pas l’Irak, encore moins le Pakistan ou la Libye ! Si l’on fait l’impasse sur les formules à l’emporte-pièce du président Ahmadinejad, on voit que le pays est avant tout soucieux de surveiller ses voisins, en particulier les pays musulmans à majorité sunnite, plutôt que de théoriser sur le choc des civilisations.

De son passé tissé d’invasions, l’Iran conserve une peur obsidionale de l’encerclement. Il s’en prémunit en manoeuvrant les communautés chiites des pays environnants comme c’est le cas au Liban et en Irak. Il s’inquiète aussi non sans raison de ce que son voisin immédiat le plus instable et le plus dangereux, à savoir le Pakistan, soit doté de la bombe atomique.

Si les Occidentaux veulent vraiment apaiser ses craintes, sans doute devront-ils lui apporter de solides garanties sur sa sécurité et celle de ses frontières avec l’Irak, l’Afghanistan et le Pakistan…

Frappes ciblées

Bernard Kouchner, l’un des très rares Français à avoir plaidé pour une intervention américaine en Irak, veut nous rassurer : si l’Iran persiste à vouloir se doter d’une dissuasion nucléaire (comme les États-Unis, la Russie, l’Angleterre, la France, la Chine, Israël, l’Inde et le Pakistan), on n’enverra pas de troupes dans le pays mais l’on procèdera seulement à des «frappes chirurgicales» sur les sites sensibles. C’est encore une fois le rêve amoral d’une guerre à zéro mort (occidental). Rêve ou cauchemar ?

Une attaque contre l’Iran (même ciblée) serait le meilleur cadeau à faire à Ahmadinejad et aux extrémistes iraniens. Ils rêvent d’en découdre avec les Occidentaux, les sunnites et les modernistes de leur propre pays. Aujourd’hui en perte de vitesse, ils n’attendent qu’une agression de l’Occident pour rallier leurs concitoyens à leur cause. Il n’est pas besoin d’être expert pour imaginer leurs ripostes à des «frappes chirurgicales» : blocage du détroit d’Ormuz, à l’entrée du golfe Persique, par lequel transite le pétrole indispensable à l’économie mondiale ; actions terroristes en Occident ; activation des chiites du monde musulman…

En Irak, au Liban, mais aussi en Syrie, en Turquie, en Afghanistan et au Pakistan, les minorités chiites ont acquis une nouvelle visibilité depuis qu’avec la Révolution islamiste, l’Iran a fait irruption sur la scène internationale. Dans certains pays (Pakistan, Irak et Syrie…), ils comptent sur un Iran fort pour les sortir d’une sujétion multiséculaire ou les préserver des persécutions comme en subissent d’autres minorités (en particulier les chrétiens qui ne peuvent compter sur personne, surtout pas les Occidentaux, pour les protéger).

Frapper l’Iran, l’humilier et l’affaibli reviendrait à percer le bouclier qui protège les chiites de la majorité sunnite. Les Occidentaux ont-ils pesé les conséquences de cette éventualité ?

Depuis la fin de la guerre Irak-Iran, les Iraniens et les chiites en général ne se soucient plus d’attaquer les Occidentaux. Il n’y a plus qu’al-Qaïda et Ben Laden, un Yéménite sunnite, pour recourir à des attaques terroristes contre les Occidentaux. Les chiites, notamment en Irak et au Liban, réservent leurs coups à leurs rivaux sunnites. Mais qui peut dire comment ils réagiraient si à nouveau, l’Occident se dressait contre l’Iran ? Et quelle serait l’attitude des chiites du Pakistan ?

Pakistan , danger public

Rappelons pour qui l’ignorerait encore que le Pakistan est un État nucléarisé depuis juin 1998. C’est aussi depuis une dictature instable qui bénéficie de l’indulgence attentionnée du gouvernement américain, lequel s’obtine à voir en lui un allié dans la lutte contre Al-Qaida.

Sans doute MM. Bush, Kouchner et Sarkozy l’ignorent-ils comme la plupart des Occidentaux, mais le Pakistan est aussi le deuxième pays chiite du monde (20% de la population, soit 40 millions de chiites, presque autant qu’en Iran)…

État artificiel, sans profondeur historique, en permanence au bord de l’explosion, le Pakistan cumule tous les dangers pour la paix mondiale. Sans compter qu’il renforce activement son arsenal nucléaire. Au sous-développement et à la corruption, plus prononcés que dans l’Inde et l’Iran voisins, s’ajoute la guerre latente avec l’Inde aux confins du Cachemire.

Le général-dictateur Pervez Moucharraf, au pouvoir de 1999 à 2007, a composé aussi avec les chefs tribaux de la frontière avec l’Afghanistan, vaste zone de non-droit où Ben Laden et les chefs d’al-Qaïda ont un temps trouvé refuge… Les islamistes sont très actifs au coeur même de la capitale, Islamabad. En mai 2007, l’armée a dû déloger les talibans islamistes de la Mosquée rouge. Réjouissons-nous que, dans ce joyeux désordre, les chiites pakistanais se tiennent tranquilles.

Pour ne rien arranger, le Pakistan apparaît aux démographes Youssef Courbage et Emmanuel Todd dans la situation la plus critique qui soit. En ce début du XXIe siècle, il se tient au seuil de la transition démographique, au stade critique où la fécondité féminine est sur le point de diminuer et que s’exacerbent les tensions entre les tenants de la tradition et ceux de la modernité.

Iran safavide

Le «style persan» à Ispahan

Au centre-ouest de l’Iran, la ville d’Ispahan, grande oasis de verdure au milieu de zones arides, est un condensé du «style persan» qui s’est épanoui dans tout l’Orient islamique, de Bagdad à Agra et au Taj-Mahal, du Tigre au Gange.

La mosquée du Vendredi (Masjid É-Djuma), érigée à la fin du XIe siècle, tandis que les Turcs Seldjoukides dominaient la région, est l’un des premiers chefs-d’oeuvre architecturaux de ce style original, avec ses coupoles sur plan carré, supportées par des trompes d’angle, et ses voûtes en berceau brisé décorées de muqarnas(stalactites) en faïence bleue (ci-contre).

Ispahan devient la capitale de l’empire perse sous le règne d’Abbas 1er, principal représentant de la dynastie safavide.

C’est en 1598, à 27 ans, que le chah décide de remodeler la ville (les Bourbons font de même à Paris, à la même époque). Il l’embellit tant et si bien qu’elle s’attire le surnom :«La moitié du monde», avec la réputation d’être la plus belle ville de son époque.

Entre le vieil Ispahan (autour de la mosquée du Vendredi) et la rivière Zayandeh Roud, Abbas 1er crée un nouveau quartier avec palais, mosquées et résidences des dignitaires, autour de la place royale (Meidan É-chah, deuxième place du monde par sa taille).

Une allée somptueuse, avec fontaines et jardins, le Tchahar Bagh, relie la place au palais de Hezar Dejerib (aujourd’hui disparu), de l’autre côté de la rivière, en traversant un fameux pont à trente-trois arches.

On peut voir ci-dessus une vue générale de la place royale avec, au fond, la mosquée de l’Iman (ex-mosquée du Chah) ; à gauche, la mosquée de Cheihk Lotfallah (sans minaret) ; à droite, le palais d’Ali Qapu ; à 200 mètres à l’Ouest, dans un vaste parc, lepalais des Huit Paradis (Hecht Behecht), construit vers 1670. Ci-contre la place royale vue par un Occidental en 1867.

sources 

hérodote.net

André Larané

Alban Dignat

Béatrice Roman-Amat

René Castillon.

Bibliographie

Pour comprendre l’Iran et les enjeux contemporains, je recommande Le rendez-vous des civilisations (Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Seuil, 2007) et surtout : Iran, nouvelles identités d’une république, un essai complet et lumineux du géographe Bernard Hourcade (Belin, 2002), qui a vécu et travaillé en Iran de 1978 à 1993.

A déconseiller  par contre le livre de François Heisbourg : Iran, le choix des armes ?(Stock, 2007). Rappelons qu’avant de critiquer l’intervention américaine en Irak, l’auteur, conseiller en stratégie du groupe Lagardère, a publié, le 10 septembre 2002, un rapport sur l’Irak où l’on pouvait lire : «Les armes chimiques et biologiques existent bel et bien et leur emploi est tout à fait possible en cas de guerre» (cité par Marianne, 22 septembre 2007, page 51). L’assertion sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein se prolonge avec de nouvelles assertions sur la bombe iranienne (pardon, «islamique»), que l’on nous annonce comme imminente… depuis les années 1990.

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