La longue histoire des tatouages

Tatouage

La peau qui parle

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.Felice Beato, Palefrenier tatoué, vers 1880, musée Guimet, Paris

Vous avez envie de changer de peau ? Adoptez le tatouage qui, comme le rappelle l’écrivain américain Russel Banks, «vous fait penser à votre corps comme à un costume particulier que vous pouvez mettre ou enlever chaque fois que vous en avez envie» !

Admiré ou honni, cet art d’habiller la peau en modifiant son aspect est connu de tous les peuples depuis des millénaires.

En cette saison estivale où les corps laissent apparaître sur la plage des ornementations plus ou moins détaillées, rappelons en couleurs les aléas de cette pratique artistique si troublante.

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Un tatouage, des tatoués…
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Cousin des peintures corporelles et des scarifications (incisions superficielles de la peau), le tatouage consiste en l’introduction d’encre sous la peau, entre le derme et l’épiderme.

Effectué à l’origine avec du charbon ou de la suie insérés grâce à un objet pointu, pointe d’os ou aiguille, il est réalisé aujourd’hui avec de l’encre de couleur et un appareil électrique, le dermographe.

Si la technique est réputée longue et douloureuse, le processus inverse ne l’est pas moins. Depuis l’Antiquité, les recettes proposées pour un bon détatouage ne manquent pas : pour les Grecs, rien de tel qu’un mélange caustique de suc de figues et pissenlits. Les Romains ont tenté la fiente de pigeon dissoute dans du vinaigre. 

Robert Doisneau, Concours de tatouages dans un bar de la rue Mouffetard, 1950, Atelier Robert Doisneau
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Un congelé bien pigmenté
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La surprise fut grande lorsque, en 1991, on découvrit dans les Alpes le corps glacé d’un chasseur de l’âge du Bronze (3000 av. J.-C.), et elle fut encore plus grande quand les scientifiques repérèrent sur la peau du dénommé «Otzi» pas moins d’une soixantaine de traces de tatouage !

Tatouages sur la peau d'Otzi, image du South Tyrol Museum of ArchaeologyRéalisées avec du charbon de bois, ces marques sont situées à des endroits qui semblent révéler un objectif plus thérapeutique qu’esthétique : lombaires, mollet, creux du genou…

Mais est-ce la seule explication ?

Les talents artistiques des hommes préhistoriques mais aussi les exemplaires de statuettes couvertes de symboles font pencher pour la thèse d’une fonction magico-religieuse.

Il semble que nos lointains ancêtres aient pratiqué des percements et de simples peintures corporelles mais qu’ils aient également enduré la pratique du tatouage. Ils n’eurent sans doute pas de mal à en maîtriser la technique car ils possédaient des poinçons et des aiguilles et ont pu remarquer qu’une blessure salie par un colorant restait teintée.

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L’Antiquité en a vu de toutes les couleurs !

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Concubine nue en faïence bleue, Égypte, vers 2000 av. J.-C., Paris, musée du LouvreDans l’Antiquité, si l’on sait que les Égyptiens pratiquaient le tatouage religieux, ce sont surtout les peuples dits «barbares» qui se sont distingués par leur goût pour les dessins corporels.

Le voyageur grec Hérodote rapporte par exemple qu’en Thrace (Bulgarie actuelle) on estime inélégant de ne pas avoir de stigmates imprimés.

Mais ce sont surtout les Scythes (de l’Ukraine à l’Altaï) qui ont acquis la réputation d’être de grands adeptes du tatouage, réputation confirmée par la découverte de plusieurs corps couverts de dessins complexes.

Tatouage d'une momie scythe, Pazyryck, RussieLes auteurs anciens restaient dubitatifs face à cette débauche d’imagination au point de baptiser certains peuples en référence à cette coutume.

C’est le cas des inquiétants Pictes (Angleterre), à l’honneur dans La Guerre des Gaules de Jules César : «C’est un usage commun à tous les Bretons de se teindre le corps au pastel de couleur bleue ; cela rend leur aspect particulièrement terrible dans les combats». Peut-être aussi des Pictones (nord de l’Aquitaine), dont le nom viendrait de pictura («peinture») et se retrouve dans celui de leur oppidum : Poitiers.

Grecs et Latins n’hésitaient pas également à marquer ainsi leurs esclaves du nom de leur propriétaire ou, dans le cas des fugitifs romains, d’un Revoca me a domino mio («Ramène-moi à mon maître») sur le front. On dit que cet usage fit naître la mode des franges…

Diversité des tatouages des mercenaires de Salammbô

«On reconnaissait les mercenaires aux tatouages de leurs mains : les vieux soldats d’Antiochus portaient un épervier ; ceux qui avaient servi en Égypte, la tête d’un cynocéphale ; chez les Républiques grecques, le profil d’une citadelle ou le nom d’un archonte ; et on en voyait dont les bras étaient couverts entièrement par ces symboles multipliés, qui se mêlaient à leurs cicatrices et aux blessures nouvelles» (Gustave Flaubert, Salammbô, 1862).

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Sous le signe des croyances

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Figurine féminine, culture Cucuteni, 4050–3900  av. J.-C., Botosani County Museum, Roumanie«Yahvé mit un signe sur Caïn afin que le premier venu ne le frappât point» : cet extrait de la Genèse rappelle le rôle souvent infamant du tatouage dans l’Antiquité, et explique en partie son interdiction dans le judaïsme puis dans le christianisme à partir de 313 ap. J.-C.

Pour les religions monothéistes, y compris l’islam, il s’agit aussi de ne pas porter atteinte au corps en tant que création divine.

Souvent conséquences de pratiques païennes anciennes, des exceptions sont cependant vite apparues, comme l’habitude de marquer le croyant ayant accompli un pèlerinage. C’est le cas par exemple chez les Coptes qui gardent aujourd’hui encore cette coutume bien vivante.

Pour les chrétiens de Bosnie-Herzégovine, le tatouage a longtemps été une forme d’affirmation de leur foi face à la montée en puissance de l’islam. Ailleurs, on est persuadé que ces quelques signes feront fuir mauvais œil et démons, à la manière de talismans impossible à égarer…

L’Europe du Moyen Âge reste cependant très méfiante et rejette dans la marginalité toute modification volontaire du corps. On ne plaisante pas avec l’apparence.

Comment devenir (presque) invulnérable !

«Un tatouage donne, soi disant, l’invulnérabilité. Le porteur de ce tatouage en est si convaincu qu’il n’hésite pas à le prouver [et] se fait tirer un coup de revolver. Naturellement il succombe et l’affaire est portée devant la Cour d’Assises, où tous les témoins viennent affirmer leur stupéfaction que ça n’ait pas marché. Loin d’être imputé au fait que le tatouage en question ne donne pas l’invulnérabilité, l’accident est considéré comme étant dû à ce que le tatouage était mal fait, à ce que le sujet s’est rendu indigne, ou encore au fait qu’il n’avait pas dit correctement les mots qu’il fallait pendant qu’on le tatouait» (témoignage de C. Niel, conseiller à la Cour Suprême de Siam, 1933).

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L’originalité est ailleurs !

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Partis chercher de l’or, les grands explorateurs sont revenus avec des images de dessins corporels plein les yeux !

Comment en effet ne pas être frappé par ces guerriers amérindiens qui sont recouverts de motifs représentants les différentes étapes de leur vie ou leurs faits d’armes ? Qu’a pu penser un missionnaire en comptant la soixantaine de personnages représentés sur les jambes d’un chef iroquois, au XVIIe s. ?

Certes, Marco Polo avait rappelé que les peuples d’Asie «usaient habilement de la suie et d’une pierre noire et bleue» (Le Devisement du monde, 1298), mais tout cela restait très lointain. Avec les Grandes Découvertes, témoignages écrits et croquis se multiplient, entre fascination et dégoût.

Si on reste admiratif devant le savoir-faire des tatoueurs, on pousse aussi de hauts cris face aux techniques employées et à la douleur provoquée. Du nord au sud du continent américain, aventuriers et missionnaires ne cesseront d’insister sur cette pratique, non sans arrière-pensées. N’est-elle pas une preuve supplémentaire de la sauvagerie des indigènes ?

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Petite leçon pour réaliser un beau tatouage iroquois
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John Verelst, Portrait du chef iroquois Sa Ga Yeath Qua Pieth Tow (baptisé Brant), 1710, Ottawa, Archives publiques du Canada

«Ce n’est pas seulement l’art de faire ces sortes de peintures caustiques sur les peaux de chevreuil et des autres animaux que les sauvages ont hérité de leurs pères ; ils en ont encore appris celui de se faire de magnifiques broderies sur la chair vive, et de se composer un habit qui leur coûte cher, à la vérité, mais qui a cela de commode, qu’il dure aussi longtemps qu’eux. Le travail en est le même que celui qui se fait sur les cuirs.

On crayonne d’abord sur la chair le dessin des figures qu’on veut graver ; on parcourt ensuite toutes ces lignes en piquant avec des aiguilles ou de petits osselets la chair jusqu’au vif, de manière que le sang en sorte. Enfin, on insinue dans la piqûre du minium, du charbon pilé ou telle autre couleur qu’on veut appliquer. L’opération n’en est point extrêmement douloureuse dans le moment qu’on la fait, car, après les premières piqûres, les chairs sont comme endormies ; d’ailleurs les ouvriers de ces sortes de tapisseries travaillent avec tant d’adresse et de promptitude, qu’ils ne donnent presque pas le temps de sentir.

Mais, après qu’on a insinué les couleurs les plaies s’irritent, par cette espèce de venin ; les chairs s’enflent, la fièvre survient et dure quelques jours ; il y aurait même peut-être du danger pour la vie si l’on faisait l’ouvrage dans son entier» (Joseph François Lafitau, Mœurs des sauvages américains, 1720).

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Une épidémie de piqûres dans la marine

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C’est James Cook qui, redécouvrant la pratique du tatouage à Tahiti en 1769, la baptisa «tattow» (du tahitien tatu, «frapper»). Il est vrai que ce mot ne pouvait que venir des îles du Pacifique qui regorgent alors de différentes façons d’ornementer la peau, pour des raisons symboliques ou esthétiques. Cette coutume fut très vite combattue par les missionnaires, outrés par ce qu’ils considéraient comme un vestige de paganisme.

Sydney Parkinson, Portrait d'un homme maori, dans Journal d'un voyage aux mers du Sud, 1769

Si certains marins se contentent de reproduire quelques croquis, d’autres préfèrent rapporter un souvenir plus concret : ainsi naquit le commerce macabre des têtes maoris. 

Longtemps conservées dans les cabinets de curiosités ou les collections anthropologiques, nombre d’entres elles ont aujourd’hui été restituées à leur pays d’origine à la demande de la Nouvelle-Zélande.

N’oublions pas le cas de ces marins qui, plus téméraires, choisirent d’imiter les indigènes tout en souhaitant souligner leur appartenance au monde des forçats de la mer. 

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On vit donc des équipages complets de navires revenir «bleus» de leur séjour dans les eaux chaudes ! La mode du tatouage des gens de mer était lancée. Elle atteint son paroxysme sur les pontons anglais, ces bateaux où étaient entassés, après les guerres napoléoniennes, les prisonniers français qui tuaient le temps en imaginant un autre monde sur leur peau.

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«À Loulou pour la vie»
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Spécimen de tatouage, Légionnaire, éd. Boussuge (Maroc), vers 1900Au XIXe siècle, le phénomène continue à se développer au sein des populations marginales, à la suite des gens de mer.

Ancres de marine, cœurs percés et autres sirènes deviennent les signes de reconnaissance de ces Popeye désireux de se distinguer ou simplement de montrer leur nostalgie pour leur pays ou leur famille.

Alors que les médecins de la marine commencent à s’inquiéter des problèmes d’hygiène, le tatouage finit par sortir des ports pour atteindre prostituées, soldats et malfrats.

La police ne s’y trompe pas et relève avec attention toute image suspecte présente sur les corps pour mieux identifier par la suite leur propriétaire. On lui facilite la tâche ! Elle scrute par exemple à la loupe les visages des Apaches, ces voyous parisiens qui se reconnaissaient au rond visible entre leurs yeux.

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.Pour eux comme pour de nombreux peuples, le tatouage reste avant tout un symbole de révolte et de courage. C’est pourquoi les malfrats les plus désespérés, convaincus de finir leurs jours aux bagnes, se firent recouvrir une grande partie du visage par de véritables «masques» de couleur, rendant toute réinsertion impossible. Tatoué pour la vie !

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Approchez, venez contempler nos spécimens !

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Où, dans l’Europe du XVIIIe s., pouvait-on admirer des tatouages ? Dans les cours princières, bien sûr !

C’est là que les explorateurs s’empressèrent d’exhiber les «sauvages» ramenés de gré ou de force de leurs voyages. Le plus célèbre, «le prince Giolo», quitta les Philippines à la fin du XVIIe pour permettre au flibustier Dampier d’exhiber son «pourpoint» coloré dans les cours d’Europe. Succès garanti !

Affiche pour Maud Arizona, 1928

Certains marins de retour des îles n’hésitèrent pas à montrer leurs atouts, comme James O’Connel qui tint le rôle de l’homme tatoué dans le cirque Barnum avant qu’un certain «Capitaine Constantine» ne lui vole la vedette avec ses 388 dessins ! 

La Femme Bleue, Le Gobelin Vivant ou encore L’Homme Zèbre continuèrent à jouer les attractions jusqu’au déclin de cette activité, dans les années 1950.

Autres célébrités, les têtes couronnées eurent elles aussi leurs adeptes, souvent passés par la Marine. Frederic IX du Danemark, George V d’Angleterre, Nicolas II de Russie… la liste est longue !

Le plus maladroit fut sûrement le soldat de la Révolution Bernadotte qui, ne soupçonnant pas qu’il accèderait au trône de Norvège et Suède, se serait fait tatouer un magnifique «Mort aux rois» sur la poitrine !

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Vers la banalité ?

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Norman Rockwell, The Tattoo Artist, 1944, New York, Brooklyn MuseumPendant tout le début du XXe s., le tatouage reste synonyme d’isolement et de marginalité.

La personne tatouée est mise à part de la société, comme les déportés qui perdent ainsi leur véritable identité.

Si certains, par exemple dans le Milieu, continuent à voir dans les dessins de peau une façon de revendiquer cette exclusion, la recherche esthétique commence à prendre de plus en plus de place, notamment sous l’influence des exemples japonais et mélanésien.

Grâce aux progrès techniques inaugurés par l’invention de la machine électrique en 1891 par Samuel O’Reilly, la pratique devient moins douloureuse et commence à dépasser le cercle des rockers, bickers et autres «vrais durs»

À la suite des stars de la scène ou du sport, jeunes et moins jeunes font depuis une vingtaine d’année le succès toujours grandissant des salons où exercent parfois de véritables artistes qui ont su mettre en avant la tradition pour trouver leur originalité.

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Comme le Modigliani visible sur la peau du dos de Jean Gabin dans Le Tatoué, quelques chefs-d’œuvre éphémères se promènent peut-être parmi nous sur les plages. Regardons mieux.

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Robert Doisneau, Youki Desnos montrant la sirène tatouée sur sa cuisse par Foujita vers 1950, Atelier Robert Doisneau
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sources :
hérodote.net
Isabelle Grégor
André Larané

Bibliographie

Jérôme Pierrat et Éric Guillon, Les Hommes illustrés. Le tatouage

des origines à nos jours, éd. Larivière, 2000.

Une réflexion sur “La longue histoire des tatouages

  1. j’ai aimé apprendre ….c’était instructif ,divertissant , et j’ai passé un très bon moment ….merci ,merci ..❤❤❤❤❤

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